La Bachasse de Périasse

 

Imposant par sa dimension, cet abreuvoir taillée en une seule pièce dans un bloc de granit s’appelle « bâchasse » en patois dans la région. On peut observer, au centre, le début d’une sculpture en forme de bouclier.

C’est un gros morceau… tant par sa taille, son poids… et les questions qu’elle pose.

Exécutée en granit local, finement travaillée avec moulures, cartouches, elle porte en son centre un écusson sur lequel on ne distingue pas (ou plus) de gravure. Sa taille est de 3,60 m x 0,95 m avec une épaisseur moyenne de 0,72 m environ; son creusement d’environ 500 litres ramène son poids de 5 à 6 tonnes… c’est ce que l’on constate…

Ce qu’on ne sait pas c’est son origine, sur laquelle on ne peut qu’échafauder des hypothèses.

Déjà on peut éliminer:

– Oeuvre d’un artiste local, réalisée pour son plaisir.

– Abreuvoir commandé par les villageois, pour leur usage.

Mais écoutons la tradition orale :

– Un noble personnage l’aurait faite réaliser pour le service de ses équipages; sa mort prématurée aurait coupé court à ses projets.

– Un seigneur de Beauchènes, du nom de Roy, l’aurait convoitée par la suite… Les anciens du village se seraient opposés à cette transaction.

– Elle aurait été amenée avec force attelages… provenance évasive direction nord-ouest… voire plus précisément : les bois de chez Guillot ?

– Périasse fut un lieu de passage important, grâce au chemin qui, par le Plan des Combes et la croix du Trêve-Robin, met en communication les deux versants du massif.

– La famille noble (et toujours actuelle) des “Chabanne-Lapalisse” aurait possédé un bâtiment dans le village.

A partir de ces indications verbales et en s’appuyant sur l’histoire écrite, on peut esquisser la thèse suivante. Une époque est cernée : les “Roy”, famille de fonctionnaires ducaux, ont possédé Beauchènes de 1620 à 1718 à peu près. C’est donc dans cette période que l’un d’eux aurait convoité le monument. Mais alors que précédemment Périasse dépendait d’un ensemble seigneurial comprenant les fiefs et châteaux de Montmorillon, Châtel-Montagne, Saint-Clément et Beauchènes, à partir de 1510, ce dernier fief fut détaché de l’ensemble pour être vendu à part, avec son manoir fraîchement construit.

De ce fait, les dits Roy, après avoir succédé à différents personnages, n’avaient donc aucun droit sur ce vifiage, ni sur sa bachasse…; Beauchènes et son territoire situé sur la rive gauche de la Besbre se limitait, en gros, au triangle le Moulin-Jurie, la Rousse et Malherbe. C’est une famille “de Balzac”, originaire de la région de Brioude qui avait possédé l’ensemble de 1450 à 1510. Cette période de l’histoire dite de la “Renaissance” (des Arts) succédait à près de deux siècles de grandes misères : la peste noire puis la guerre avec les Anglais, dite de Cent Ans, enfin la famine due à l’impossibilité de cultiver normalement la terre (pillages par des hordes de soldats incontrôlés). Donc, profitant de cette accalmie, on se remettait à vivre, le plus grand nombre travaillant la terre ou dans les métiers; les autres, nobles et riches marchands, s’adonnant à l’art et à toutes sortes d’embellissement.

L’expédition militaire d’Italie (1494-1496) menée par le nouveau roi Charles VIII procura, outre de généreuses oboles, des idées et des rencontres avec des artistes et artisans renommés. Les Balzac et notamment celui qui fut le dernier du nom, Geoffroy, participèrent activement à ce courant. C’est ainsi qu’on vit ce dernier restaurer chapelle et château à Chatillon d’Azergues (20 km à l’ouest de Lyon), élever la tour de Montmorillon, moderniser les châteaux de Châtel-Montagne et St-Clément et construire le manoir de Beauchènes, le tout signé de son blason. Il avait de qui tenir: élevé à la cour de Louis XI, en compagnie du dauphin Charles, il avait vu bâtir certains des châteaux de bord de Loire, résidences royales…. De plus, son oncle, Antoine de Balzac d’Entraigues, prieur d’Ambierle, fit rebâtir entre 1440 et 1490 l’église prieurale, monument encore admiré aujourd’hui.

Lorsqu’en 1484 Charles VIII devint roi (à 13 ans), l’un de ses premiers arrêts fut d’instituer une foire annuelle à St-Clément sous les murs du château (près de l’école actuelle). Intime du nouveau roi Geoffroy de Balzac devint donc son chambellan (l’un de ses conseillers). Un autre chambellan avait suivi le même parcours: élevé aussi à la cour, aussi compagnon de jeunesse de Charles VIII, II était seigneur du Roannais et propriétaire du manoir de Boisy, après la destitution de Jacques Coeur (ex grand argentier du roi précédent) son nom Artus Gouffier, dit Mr de Boisy.

Voilà donc deux grands seigneurs voisins de territoire, se rejoignant sur la ligne de crête (la Grande-Borne, la Verrerie et au-delà) qui ne manquaient pas de se visiter… C’est dire que les lieux de passage faisant communiquer les deux versants étaient forcément fréquentés… l’itinéraire: Moulin-voire, Rouère,la Narce, Périasse, le Plan des Combes, la Croix Trève-Robin, la Berriche, les Noés et Renaison n’étant pas l’un des moindres.

Mais avant d’entamer la traversée de cette montagne boisée sur 6 km, une halte était la bienvenue.., avec un abreuvoir adapté à l’usage des montures et de ces hauts personnages.. .Qu’on en juge: la mère du Balzac était née au château de St-André d’Apchon où il avait oncles et cousins, alors que sa grand-mère paternelle était une Chabanne de Lapalisse. .le frère de son père étant prieur d’Ambierle.

Si l’on ajoute que la duchesse du Bourbonnais, épouse du duc Pierre II était la soeur aînée du roi, qui de Moulins avait régenté le pays pendant sa minorité, on peut dire que c’est le gratin du royaume qui pendant une période circulait sur nos chemins.

Pouvait-on faire moins que de disposer sur le parcours des abreuvoirs de qualité ? L’envie est forte d’attribuer ce rôle à notre désormais célèbre “Bachasse”. D’autant plus que, sur l’autre versant, au lieu-dit “la Berriche”, que certaine carte dénomment “la Fontaine des Aberraux”, pourrait bien avoir été un “point repos” similaire… A défaut de preuves plus flagrantes, c’est une hypothèse qui mérite d’être considérée, à savoir il s’agirait d’un abreuvoir seigneurial, contemporain du château de Beauchènes datant en gros de l’an 1500…

Quant à le prouver ??

 

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Du haut vers le bas et de gauche à droite

Clé de voûte aux armes des Balzac en église d’Egliseneuve-d’Eniraigues (Puy de-Dôrne)

  1. Clé de voûte de la sacristie, cathédrale de Valence (Drôme).
  2. Boiserie provenant de Saint Chamand (fondation de Robert de Balzac). église de St Cernin Cantal
  3. Blason d’Antoine de Balzac, vitrail de la prieurale. Ambierle (Loire).
  4. Pierre aux armes des de Balzac. le Moutier. Jaligny (Allier).
  5. Clé de voûte du château de Moutmorillon, près de Châtel Montagne (Allier).

 

Extrait BM 2001