La femme qui voulait être trop discrète

La femme qui voulait être trop discrète :

Ceci se passait juste avant cette dernière guerre.

Il y avait, dans le bourg de Saint-Clément, route de La Chabanne, une brave épicière que l’on appelait couramment: “La Joséphine”. Pour être brave, elle l’était; je peux en parler l’ayant connue pour avoir fait assez de “tours” chez elle à bicyclette. Parce qu’en plus de son épicerie, elle faisait “broder”. Mais arrêtons-là, ceci nous emmènerait trop loin…

Trop d’explications à donner au sujet de cette “brode”, les jeunes de maintenant n’ayant pas connu cela…

Donc, un matin de printemps, ayant sans doute balayé son “couloir”, la Joséphine était sur le seuil de sa porte, elle vit venir du côté de la place de l’église une femme qu’elle connaissait. Celle-ci, le chapeau sur la tête, habillée en “demi-sortie”, portait un panier plat au bras avec dedans un torchon plié en quatre et dessus, en long, l’inévitable parapluie noir pouvant servir aussi bien à “virer” le soleil que la pluie, elle marchait à bonne allure .

Comme elle approchait, la Joséphine tente d’engager la conversation:

“Où êtes-vous partie de ce pas Félicie? Vous avez l’air bien empressée, où allez-vous donc si vite?”

Mais l’autre n’avait pas envie de causer! Elle ne ralentit même pas son train, se contentant de dire en passant “Bah! j’y sais t’y où j’y vais? j’y sais bien guère, tenez!” et elle continua son chemin.

Vous pensez si la Joséphine était intriguée et se posait des questions… Où diable la Félicie pouvait bien aller un jour de semaine? Pas au cimetière à cette allure-là! Dans son esprit, elle fit le tour des villages des environs: à l’Auche? chez Compagnat? non, elle n’aurait pas fait le tour par ici. Plus loin, à Bonnière? chez Carton? à Boudin? peut-être même au Morin? mais elle ne lui connaissait pas de parenté dans ces villages. Ou alors, route de la Chabanne : Rivière, Bonnefond, Chez Martin, le Moulin Jury, le Moulin Voir? en tous cas guère plus loin! Chaudagne peut-être? Non, vraiment, elle avait beau se creuser la tête, elle n’arrivait pas à trouver, et la question restait posée.

Pas pour longtemps! vers midi moins le quart, la Joséphine sortant de nouveau de chez elle pour aller sonner l’Angélus (on appelait aussi la Joséphine: la Sacristine, du fait que son mari, le Jean-Louis, à son métier de sabotier joignait l’emploi de Sacristain. Jeunes, consultez votre dictionnaire! et en plus il jouait le rôle de Suisse pour les grandes fêtes religieuses. Ouvrez de nouveau votre dictionnaire!) ce qui justifiait donc que trois fois par jour, suppléant à son mari qui en avait la charge, l’épicière allait “ tirer la cloche”.

Ceci-dit, qui voit-elle arriver du côté du cimetière? la femme du matin, mais ayant l’air de marcher beaucoup moins vite. Elle l’attendit: “Allons, vous avez fait votre tour Félicie? Vous avez eu le temps d’aller loin?”. Cette fois la femme était plus loquace: “Ah! m’en parlez pas, j’ai bien fait mon tour comme vous dites, mais je l’ai bien fait pour rien”.

– “Comment donc, qu’est ce qui s’est passé”?

– Eh bien, figurez-vous, je suis allée à la Chabanne pour acheter des petits “euyons” mais je me suis trompée d’un jour, la foire ne se tient que demain.

L’épicière s’esclaffa:

-“Et voilà ce que c’est, si vous m’aviez dit ce matin où vous alliez, je le savais que la foire à la Chabanne n’est que demain, c’est toujours le quatre de Mai”!

– Oh bien ma foi, tant pis, je n’y retournerai pas demain, j’ai bien trop marché mon saoul aujourd’hui, je trouverai peut-être bien des “euyons” ailleurs!

Moralité: si parfois, comme on le prétend, trop parler nuit, d’autres fois quelques mots de conversation pourraient bien économiser des pas!…

L. G. (Bulletin municipal de 1997)